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18.02.2007

Leçon de théâtre

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Martine s’est accroupie, les genoux serrés entre les bras. Un silence un peu étrange s’est abattu sur la scène et son décor vide. Franck, assis au troisième rang surplombe la salle. Une mèche brune lui balaie le front. Ses jambes sont étendues sur les accoudoirs du fauteuil d’en face. Il se tait, respecte le silence. Ce corps recroquevillé à terre donne une désolante impression d’absence. La matière écrase cette chaire qui transpire, derrière laquelle battent des veines gonflées d’un sang rouge.

"Je n’ai pas le sentiment que tu ais ressenti la dernière réplique ?" Franck a rompu le silence de sa voix monocorde et basse qui a remplie tout à coup l’espace. L’étoffe  épaisse de l’immense rideau rouge est marbrée de veinules claires. La matière recroquevillée à terre, tente de refaire surface et s’arracher à la présence létale du personnage qui l’habite. « Tu as eu une accélération dans ta voix qui n’apporte rien. Concentre-toi sur  le sentiment d’effroi et de vide . Tu comprends ce que je veux dire ? J’ai ressenti cela récemment,  lors d’un après-midi horrible alors que je tentais de rassembler mes idées pour écrire quelque chose qui tienne debout, et que n’y parvenais pas. L’urgence m’a obligée à une écoute intérieure et pleine. Essaie cela. » 

Un technicien en profite pour tester l’éclairage. Le plancher craque sous le poids de la comédienne. Son ombre se dédouble, se multiplie, s’entrecroise sous les faisceaux des deux projecteurs qui balaient la scène. Elle respire profondément et plus régulièrement.

"Ca manquait de vraisemblance alors ?" Elle a repoussé ses longs cheveux noirs derrière elle, avant de dire cela.

"Non plus. Il faut que tu transmettes une sorte de lassitude, d’abattement à l’égard d’Henry, te détourner physiquement d’un discours que tu lui connais trop bien.

"Je la sentais moins réservée." Une fresnelle avance lentement sur la herse à six mètres du sol et découpe son visage en d’inquiétants clairs-obscurs. « Elle n’est pas encore sûre de le quitter ? » Le silence à nouveau s’étend sur la scène vide comme une vaste brume. Martine se relève et cambre les reins. Fait quelques pointes d’assouplissement. « J’en ai marre, on arrête ? ».

Frank plongé dans la lecture de ses notes. Son visage impavide ne marque aucune expression particulière. Seul un battement de cils l’aide à relever la tête.

"Oui, Ok. Tiens, remarche un peu. Tu sais, comme tu l’as fait tout à l’heure."

Martine recule de quelques mètres et s’élance à nouveau et mime une pantomime qui ressemble à un pas de danse, les pointes de ses pieds frôlent à peine le sol.

"Ok, on stoppe pour aujourd’hui. D’un claquement de feuilles, Franck se lève et se dirige vers l’allée centrale pour la rejoindre. « Tu penses à tout ce qu’on a vu ce soir, surtout. » Martine fait un petit signe, lui sourit, puis l’embrasse furtivement sur les lèvres. Un petit baiser presque fraternel.

© Phileas 02.2007

05.02.2007

Lumières agonisantes

Au temps où le vent fouettait nos fronts et que nous parcourions des ruines blanches entourées de plantes grasses qui s’offraient en bouquets, baignés par de puissants soleils, je ne savais pas encore qu’ils seraient les derniers témoins de nos respirations haletantes et de nos déchirures. En ce temps là, celui de notre jeunesse, le soleil ne brillait que pour nous.

Sur la photo, je reconnu la pesante noirceur d’une eau boueuse sur laquelle gisait un arbre dont les racines avaient soifs. J’ai posé mon regard sur le morceau de toile rouge et noir. L’objectif de l’appareil lui offrait une seconde vie, une sorte d’indépendance vis-à-vis de Sam.

Cette découverte accidentelle me ramenait à l’aube d’un tourment oublié que je ressuscitais grâce à quelques clichés sortis dont je ne sais quel tombeau qui ravivaient mes douleurs anciennes. Un tourment dont l’étrange et fascinante musique me redevenait très vite familière.

medium_eglise_aux_colonnes.3.jpgJ’avais essayé d’oublier toutes ces années passées auprès de lui. Avec le recul, elles me paraissaient courtes et intenses à la fois. Sam avait traversé ma vie comme une météorite pour en disparaître presque aussitôt. Au fond, ces vilaines petites choses étalées sur la table me forçaient à admettre qu’il ne s’était jamais passée une journée entière sans que je ne pense au moins une fois à lui, même vaguement. Au début il accaparait mes pensées, brûlait toute mon énergie au point de me laisser exsangue de toute entreprise. Je m’inquiétais de savoir combien temps encore cela devrait durer : Je veux dire me réveiller un matin et enfin ne plus penser à lui.

Dans un élan mystique, j’avais pris l’habitude d’interroger le ciel pour savoir s’il existait encore quelque part un souffle de lui. Chaque fois, un long silence avait accueilli mes prières. A force, je n’avais plus cru en rien. Plus tard, je lui en avais même voulu d’avoir disparu si tôt. Mais dès que je formulais le moindre reproche contre lui, une culpabilité violente m'assaillait.

Je sentais se dresser la structure contre laquelle, moi-même, j’avais voulu longtemps me donner la mort. Je ne connaissais d’elle que son profil d’arme moyenâgeuse, polie autour d’une grosse masse ronde, munie d’ailettes et de pointes acérées. Je pensais qu’une jeunesse foudroyée valait de loin une vieillesse agonisante. Puis il y eut cette fumée noire et acre qui s’était élevée vers un ciel assombri. Cette fumée si pesante que je l’avais vu retomber sur l’assistance venue se recueillir.

Ensuite la vie avait repris son cours. Mes pensées étaient devenues plus vagues, moins obsédantes, plus apaisées. J’avais refermé mon cœur. Je l’avais gardé en moi comme on garde un secret. J’avais de l’amertume contre cette comédie humaine que nous avions combattue en vain et qui avait finalement eut raison de nous et brisée nos désirs. Seul, je n’avais plus la force de me battre davantage. Je m’étais senti plaquée contre le mur d’une solitude obligée.

Mais sur cette table, des photos dispersées m’avaient rendu la mémoire.

Pour plus d’intimité avec les souvenirs,  pour mieux sentir son œuvre inachevée, j’ai posé la tête sur mon bras allongé sur la table à la recherche de nouveaux détails qu’offriraient les clichés.  Je me sentais d’une lourdeur extrême, avais l’impression d’une chute inexorable. J’avais envie de devenir le bonhomme de Folon, à la légèreté plane. Me suspendre au chiffon d’azur, sur une ouate libre.

Puis dans le même carton. Il y avait quelques uns de ses livres auxquels il tenait : Un livre de Guibert que je m’étais promis de ne jamais ouvrir à cause de ma crainte d’y découvrir une image différente de Sam. J’ai du respect pour Hervé : Il avait scénarisé sa mort, avait offert son suicide sur cassette vidéo. Il avait mis en scène sa déchéance intime, souhaitait une fin théâtralisée. J’ai lu quelque part que la photographie était le meilleur médium que l’homme avait inventé pour figer la vie. Je pense qu’il en est de même pour le cinéma ou la vidéo. Le peintre aussi, essaie d’immortaliser le temps qui passe, mais de l’intérieur.

J’ai souri en ouvrant le livre. Sam avait commencé d’y annoter une liste de mecs de passage qu’il avait rencontré : Bod de Denvers, John de Boston, Ricardo de Philadelphia et toute une liste. J’ai pensé qu’en les listant de la sorte, il avait voulu exhorter l’angoisse dont débordais le livre du Guibert. Je pense à Sam : Son ombre emprisonnée par la transparente incandescence de la lumière bleue d’une salle d’opération.

© Phileas 02.2007

01.02.2007

Sam et Paul

 

J’ai sorti au dehors le carton imbibé d’eau. J’ai pensé que le soleil pâle d’avril en sécherait le contenu. J’ai déposé sur les dalles chaudes ses livres, ses vêtements d’hiver que je lui avais vu porter, une paire de chaussures qui m’était familière, son press-book, ses gouaches et une quinzaine de photos de toiles qu’il avait peint, que je ne connaissais pas.

Par un hasard curieux, j’avais disposé sans le vouloir ses gouaches et mis la paire de chaussures au milieu. Cela faisait l’effet d’une composition picturale un peu étrange. Je m’approchais plus près de cette construction dadaïste et restais là, accroupi, un long moment à la contempler.

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De ce presque rien, je retrouvais à nouveau son visage. Il se tenait devant moi, à hauteur de mes yeux, comme un fantôme. J’entendis sa voix musicale et familière me murmurer « bonsoir Sylvain ». Cette voix douce, si singulière, presque féminine. Il avait dit Sylvain, j’avais souri. Lui seul savait.

Il avait le regard traqué, le visage fatigué par ces journées passées à courir dans Paris à la recherche d’un emploi de subsistance qui l’éloignerait de sa peinture. C’était pourtant ici, qu’il s’était mis à repeindre, comme autrefois.

Je l’avais observé un soir, à distance, forcé son pinceau rageur à maculer de rouge vif une toile dont il peinait à trouver le rythme. Je crois qu’il était à la recherche de ce rouge indien dont il m’avait si souvent parlé. Chaque fois qu’il lui échappait, il recomposait de nouveaux mélanges parce qu’il croyait que la couleur qui en jaillirait serait plus satisfaisante après coup. Il luttait contre son esprit fatigué afin qu’il n’en perdit pas la trace. J’enviais son ardeur, ses fulgurances, sa détermination au service de cette obsession.

Un soir tout en le regardant s’activer, je me souviens avoir pensé à Paul Cézanne, à ses petites maisons aux arcades blanches,  aux tuiles arrondies qui entouraient l’Estaque. Je revoyais les étangs de Port la Nouvelle et les grands ifs noirs érigés vers un ciel cruellement bleu, immobile, azuréen, à peine percé par deux ou trois petits nuages blancs perdus dans ce vaste espace qui s’étiolaient vers la mer. Les yeux de Paul Cézanne à la recherche d’une expression en devenir comme l’étaient ceux de Sam qui transfigurait son âme à coup de couteau rageur dont il beurrait ses toiles. Le rouge indien de Sam, la vision absolue de Paul.

medium_Cezanne_s_MSV_1900.jpgLa première touche du maître, s’était portée il y a bien longtemps sur des planches de bois dans un petit logement parisien, miteux, non loin de l’église Saint Séverin. Et jusqu’à ce que sa barbe fut blanche et que se soit creusées des rizières salées et sombres sur les contours de ses yeux, les ajoncs s’amusèrent de Paul Cézanne et le vent continua de frissonner bien après lui sur les collines entourant la Sainte Victoire, essaimant des touffes d’herbes sèches sur ses flancs. Paul et Sam, leur désir fou de côtoyer Dieu. A peine se permettait-il un clignement de paupière que la lumière s’était déjà transformée. Vers la fin de sa vie, Cézanne sachant qu’il ne pourrait plus se fier à ses yeux s’était mis à peindre avec sa mémoire. Et se sont ses sentiments qui achevèrent ses tableaux.

J’étais resté à distance à le regarder peindre. J’avais peur qu’il me surprenne à l’observer ainsi. Je baissais mes paupières et accompagnais la pointe de couleur dont l’odeur de gouache se dispersait dans la brise comme une sensation, une impression, un cœur qui palpite.

J’ai disposé les photos sur la table humide. Sur l’une d’elle, je reconnus le diptyque que j’aimais tant. Un sentiment de peine me serra la gorge. J’avais envie de le revoir, de lui parler.

© Phileas 01.2007

 
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